Utilisation de Twitter pour construire des savoirs entre étudiants

Apprentissages collaboratifs : l’utilisation de Twitter pour construire des savoirs entre étudiants

Crédit photo : JRBrousse, 14/12/2012 Cenon

 

Élise Chomienne (DSI – Pôle accompagnement usages et TICE, Université de Bordeaux 3) et Anne Lehmans (IUFM d’Aquitaine-Université de Bordeaux 4) intervenaient à Cenon lors des rencontres de l’An@é : "Au doigt & à l’oeil, de l’intelligence plein les doigts"

 

Apprentissages collaboratifs : l’utilisation de Twitter pour construire des savoirs entre étudiants

 

Résumé

 

La manipulation d’outils des réseaux socio-techniques et les pratiques informationnelles qu’elle engendre permettent la mise en place de processus efficaces d’apprentissage en favorisant la collaboration par les liens sociaux réels et la médiation des enseignants.

 

Le développement d’outils de communication très ergonomiques, à travers l’internet, a profondément modifié la quantité d’informations disponibles pour chacun, l’organisation de ces informations et la taille des communautés humaines susceptibles de les partager de façon réticulaire et connective. Les professionnels de l’information se sont rapidement emparés de ces outils qui constituent autant de risques de dissémination de pratiques quasi-professionnelles menaçant leur monopole de l’expertise informationnelle. Les professionnels de l’éducation, les enseignants, se sont également, pour une partie active d’entre eux, emparés d’outils à la fois efficaces pour leur propre organisation des connaissances et attractifs dans leurs pratiques pédagogiques avec les élèves.

 

La formation des enseignants ne peut donc plus faire l’économie d’un regard éclairé sur les réseaux sociaux pour la collecte, la gestion et la diffusion de l’information, d’une part, pour la construction et l’organisation des connaissances d’autre part.

 

C’est dans le cadre d’un master d’enseignement spécialisé sur les systèmes de documentation et d’information qu’un projet de construction d’outils de veille et de diffusion de l’information à travers plusieurs outils a été mené et poursuivi sur deux ans. Ce projet, qui a permis aux étudiants d’expérimenter des pratiques réelles de construction d’un cahier des charges, de mise en place d’une dynamique et d’outils de recherche et de diffusion de l’information, a également révélé l’interdépendance entre une utilisation efficace du réseau technique, la qualité des échanges sociaux « réels » et l’efficacité de la construction de connaissances à partir d’informations diffuses.

 

Contexte

 

Les étudiants en master documentation et systèmes d’information utilisent les outils numériques pour accéder à des documents ou des exercices dans le cadre de leurs apprentissages.

Ils sont alors plutôt dans une posture de consommateurs et dans une démarche de travail en groupe. Ils utilisent également souvent les réseaux sociaux dans leur communication privée quotidienne, comme l’a montré notre enquête. 80 % utilisaient Facebook avant leur entrée dans le master, dans des usages communicationnels exclusivement, et leurs formations d’origine n’ont aucun lien avec la documentation.

 

Ils ne sont donc absolument pas experts de l’information en entrant. Le fait d’exiger la production de projets et de produits au contact avec le terrain professionnel dans des lieux de stage très hétéroclites en alternance avec la formation transforme les usages des outils et la nature du travail collaboratif qui devient créateur de connaissances.

 

Objectifs pédagogiques

 

Proposer aux étudiants d’être présents sur les réseaux sociaux pour diffuser une information scientifique, technique ou professionnelle validée répond aux besoins de communiquer, d’échanger, de mutualiser, de confronter.

L’accompagnement pédagogique est indispensable dans cette proposition.

 

Plusieurs postures sont en jeu :

 

  •  la pédagogie de projet : les étudiants sont en situation de construction de leurs propres compétences et représentations à partir de leur propre projet,

 

  • le pragmatisme et la valorisation de l’activité : l’expérimentation des outils se fait à partir de besoins réels, de bricolages et d’usages complexes qui impliquent lire, écrire, réécrire, naviguer, organiser, se situer dans l’information, se représenter des besoins d’information, “redocumentariser” l’information,

 

  • la construction sociale des savoirs et l’utilisation de la communauté : l’importance des échanges dans le groupe est mise en avant et permet de passer du collectif au collaboratif pour adopter une attitude réflexive sur les outils et les objets,

 

  • la médiation pédagogique1 : en s’appuyant sur les enjeux techniques et comportementaux, en passant de la médiatisation à la médiation, en croisant plusieurs types de compétences, on construit une culture de l’information.

 

Méthodes

 

Nous avons cherché à appréhender la démarche de construction progressive des savoirs de référence dans le champ de l’information-documentation à partir des interactions entre les groupes de travail d’étudiants et à analyser les transferts de ces savoirs en construction dans des pratiques outillées autour des réseaux sociaux.

Pour cela nous sommes parties de nos observations en formation, d’une enquête et de l’analyse des productions des étudiants, tant dans leur forme que dans leurs contenus, contenus produits, stockés et échangés via plusieurs outils.

 

Enquête envoyé par lien sur Twitter aux étudiants de Master 2 DSI

(https://docs.google.com/spreadsheet…)

Outils

Des réseaux socio-techniques croisés et adaptés :

 :: un réseau social fermé : l’ENT (bureau virtuel),

 :: les outils de cartographie heuristique qui permettent de définir et programmer les projets de recherche,

 

 :: le service de microblogging Twitter qui incite à échanger entre étudiants en faisant le lien avec d’autres réseaux surveillés sur des thèmes choisis avec les enseignants. Il permet de stimuler les apprentissages, de se faire connaître, d’apprendre à maîtriser l’identité numérique,

 

 :: les outils de “curation” comme Pearltrees et Scoop-it, choisis par certains étudiants,

 

 :: un blog collaboratif (WordPress) qui leur permet la mise en avant de leur expertise dans leur domaine de veille, l’exigence scientifique par rapport à la vérification de toutes les informations mises en circulation, et l’amélioration des qualités rédactionnelles,

 

 :: un service de socialbookmarking (Delicious) qui permet de partager les articles pertinents, de préparer les bibliographies pour le mémoire, de travailler sur l’indexation des documents (redocumentarisation).

 

Résultats

 

Les réseaux sociaux présentent le risque, dans le cadre des apprentissages, de voir les apprenants perdre de vue leurs objectifs initiaux de recherche d’une part, leur responsabilité vis-à-vis de la communication de l’information d’autre part.

Le fait de les intégrer dans un cadrage pédagogique contraignant permet l’émancipation des étudiants en valorisant la créativité, les échanges sociaux, la maîtrise de l’identité numérique et de la complexité.

 

Liste IUFM M2 DSI

 

A partir de projets de récolte et de diffusion de veille informationnelle par le service de microblogging Twitter lié au service d’indexation sociale Delicious, combiné avec la construction d’un blog multi-auteurs et de portails (Netvibes), on a observé des mécanismes sociaux et cognitifs qui reposent sur l’interaction entre apprentissage, création et communication. Ces mécanismes sont cognitifs et métacognitifs, pragmatiques et techniques (aisance dans la maîtrise d’un outil), sociaux à travers la mise en place de pratiques collaboratives par groupes de pairs. Ils se sont mis en place très rapidement dans la formation, et lors de temps de formation limités, profitant des interactions dans et hors temps de formation entre des champs de savoirs et de compétences qui se croisent : les uns manipulent facilement les outils techniques, les autres les outils discursifs, d’autres encore les outils communicationnels, et les savoir-faire se confrontent et s’échangent.

 

Au début de la seconde année de l’expérimentation, les étudiants utilisent quotidiennement une large palette d’outils de façon planifiée (ils connaissent le risque de se voir débordés par l’abondance d’information). Ils ont mis en place des processus de veille automatisée et sélective sur leur sujet de mémoire. Ils ont pris conscience de l’importance de la maîtrise de la communication pour valoriser leurs compétences professionnelles. Ils ne sont pas seulement diffuseurs mais également organisateurs et créateurs d’information à travers les articles de leurs blogs. Ils sont sensibilisés à l’évaluation de leur activité : ils surveillent le nombre de visites sur leur blog, les commentaires, ils soumettent parfois pour avis leurs productions aux enseignants.

 

On peut ainsi parler de cognition partagée ou distribuée : le partage du processus cognitif est rendu possible par les outils et par la coopération en réseau orientée vers la réalisation de tâches complexes (produire des outils pédagogiques, alimenter une base de données, organiser des animations en l’absence de rencontres réelles…), dans une approche socio-constructiviste. Pierre Lévy qualifie ce processus de construction et de partage des mémoires numériques de computation sociale2. Henry Jenkins, dans le domaine culturel, voit l’émergence d’une culture participative3 basée sur la convergence des pratiques au sein de collectifs. Pour Serge Proulx4, l’usage contributif qui est en jeu ici repose sur le rapport aux autres usagers et la gratification symbolique reçue par la reconnaissance.

 

Idneuf (le blog collaboratif des étudiants) http://idneuf.wordpress.com/

 

Conclusion

Ce travail est encore en construction. Pour les enseignants, se pose la question de savoir si le dispositif doit être reconduit et/ou amélioré. L’usage raisonné des réseaux sociaux nous semble être très efficace pour placer les étudiants dans une posture dynamique de construction et d’échange de connaissances. Le cadrage et la médiation, la solidité du dispositif d’accompagnement nous semblent essentiels, un accompagnement qui “emprunte (…) à la fois à la rigueur et à l’imagination”5. Des moments de retour sur les productions, de réflexion et d’échanges entre les enseignants et le groupe sont indispensables. Ils pourraient être programmés régulièrement.

 

La question se pose de l’avenir de ces constructions collectives, de leur pérennité ou de leur caractère éphémère. On peut espérer que l’expérience sera utile dans la recherche d’emploi pour les étudiants qui ne se destinent pas à l’enseignement. Elle aura sans aucun doute insufflé le désir de partager, de travailler en commun, de construire des connaissances dans des réseaux qui ne sont pas dépendants des affinités électives ou sociales.

 

Pour les enseignants, le travail d’accompagnement est bien plus lourd que dans le cadre d’un cours classique, mais les échanges avec les étudiants bien plus riches. En outre, le travail en réseau ne concerne pas seulement les étudiants mais également les enseignants eux-mêmes, qui sont contraints, malgré de fortes tendances individualistes, d’échanger et de construire des projets communs, de suivre les étudiants en fonction de leurs champs de savoir respectifs et de façon transversale. Ils sont également contraints de se former eux-mêmes, et la formation renverse parfois des habitudes solidement ancrées….

 

Cette expérimentation est à rapprocher d’autres exemples plus outillés et passionnants, comme ceux qui sont développés par http://www.medialab.sciences-po.fr et qui font appel à la théorie de l’acteur-réseau, d’une part, à la dynamique de la controverse, d’autre part.

 

Pour présenter notre projet nous avons utilisé le service de mind mapping en ligne Mindomo.

 

1 « le terme médiation désigne […] l’espace dense des constructions qui sont nécessaires pour que les sujets, engagés dans la communication, déterminent, qualifient, transforment les objets qui les réunissent, et établissent ainsi leurs relations. Pratique qui n’est jamais, ni immédiate, ni transparente. Ces constructions relèvent à la fois d’une logistique (la médiation exige des conditions matérielles), d’une poétique (la médiation, qui n’est pas simple transmission, invente des formes) et d’une symbolique (la médiation ne fait pas que réguler, elle institue). La création et l’évolution des dispositifs médiatiques contribuent à ces processus […] », Yves Jeanneret, directeur de la collection Communication, médiation et construits sociaux des Editions Hermès-Lavoisier, cité par Vincent Liquète

 

2 Voir Stenger T., Coutant A. 2010, Les réseaux sociaux numériques : des discours de promotion à la définition d’un objet et d’une méthodologie de recherche, Hermes – Journal of Language and Communication Studies, n° 44, mars, [en ligne] http://www.asb.dk/article.aspx?pid=2437

 

3 Jenkins, H. 2006 Convergence Culture. Where Old and New Media Collide, New York, New York University Press.

 

4 Proulx, S. 2009. Form of User’s Contribution in Online Environments : Mechanisms of Mutual Recognition Between Contributors, Colloque The Good, The Bad and The Challenging -The user and the future of information and communication technologies. Copenhague, Danemark. 13-15 mai.

 

5 Fabre, Isabelle. Capacité du dispositif documentaire à révéler son rôle d’accompagnement. Esquisse n°52-53, janvier 2009, p.131

 

 

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