L’École numérique » Disparition sur les réseaux : quels enjeux pour l‘identité numérique ? 

Disparition sur les réseaux : quels enjeux pour l‘identité numérique ?

par Samuel Goyet

La question de l’identité numérique, à l’heure de la multiplication des réseaux en tous genres, est complexe. Elle pose des problèmes quant à ce que nous appelons « trace », « mémoire » et « identité », mais recouvre aussi des enjeux sociaux et législatifs.

Aujourd’hui, la question de l’identité numérique est souvent posée en termes de gestion de la réputation ou de la « présence » numérique1. Les risques commencent à être connus : licenciement suite à la publication de photos sur Facebook, généralisation de la recherche Google du nom d’un candidat à l’embauche, etc.

Un cas radical est toutefois rarement envisagé : qu’advient-il de ces « traces » lors de la mort de l’utilisateur ? Que deviennent nos comptes Facebook, Twitter, Google, quand nous ne sommes plus là pour les utiliser ? Qui pour gérer une identité numérique qui ne renvoie plus à celui ou à celle qu’elle était censée désigner ? Restons-nous « éternellement présents » sur les réseaux sociaux à travers nos pages profils ?

La question est complexe et pose des problèmes quant à ce que nous appelons « trace », « mémoire » et « identité », mais recouvre aussi des enjeux sociaux et législatifs.

Une mémoire entre inscription et affichage

Pour aborder la question de la mémoire, il convient d’essayer de bien comprendre la nouveauté induite par le numérique quant à la question de l’écrit et de la mémoire, nouveauté analysée plus en détail par Emmanuël Souchier, professeur au CELSA, spécialiste de ces questions2. Sur un dispositif numérique, la trace écrite se scinde en deux modalités : d’un côté, l’inscription comme donnée (sur un disque dur ou un serveur) et de l’autre, l’affichage comme document. Il est crucial de bien distinguer ces deux niveaux : un document Word non enregistré est affiché (et donc lisible) mais n’est pas pour autant inscrit. Fermez le logiciel, et vous n’aurez plus accès au document. Pour pouvoir le consulter à nouveau, il faut l’enregistrer, c’est-à-dire l’inscrire sur le disque dur. La trace est donc mémorisée au niveau de l’inscription, pas nécessairement de l’affichage. Le logiciel va alors être chargé d’assurer la conversion des données numériques en signes lisibles (le document Word par exemple).

Cette remarque se complexifie avec l’existence de sites qui reposent sur l’identification et l’écriture d’une identité (comme c’est le cas avec Facebook). Le problème est le suivant : les données écrites par l’utilisateur sont manipulables au niveau de l’affichage (on peut écrire sur son profil et celui des autres, aimer tel groupe de musique, publier des vidéos sur le « mur » d’un autre) mais le niveau de l’inscription (c’est-à-dire les bases de données) n’est visible, manipulable et accessible (bref, administré) que par le biais de l’entreprise privée qu’est Facebook. Nous, utilisateurs lambdas, n’avons donc accès qu’au niveau de l’affichage.

Un problème fondamentalement politique

C’est pourquoi la question est d’ordre fondamentalement politique : qui peut accéder aux données d’utilisateurs décédés et les manipuler ?

En octobre 2009, suite à des demandes d’utilisateurs, Facebook a mis en place un mode « mémoriel »3 : après avoir fourni un certificat de décès, le profil n’est plus consultable par les non-amis, il n’apparaît ni dans les résultats de recherche, ni dans le cadre « anniversaire ». Le compte n’est donc pas effacé, ses conditions de manipulation et d’affichage ne sont simplement plus contrôlées. Facebook est en effet détenteur des données inscrites sur ses serveurs. En l’état, il est très compliqué de supprimer un compte Facebook. La majorité des autres services de réseaux sociaux n’ont d’ailleurs pas de réponse claire sur le sujet : Twitter, par exemple, n’a pas inclus la mort dans ses termes d’utilisation4. En règle générale, la mort n’est pas prévue par ces sites, d’où des réponses improvisées et particulières à chaque service.

In fine, c’est le rôle de l’État dans la gestion de ces données qui est en cause. Traditionnellement, les documents importants sont remis à un notaire et leur transmission font l’objet d’un cadre légal. Dans le cas des données numériques, il y a une forme de vide législatif, et une foule d’acteurs se présentent comme intercesseurs pour gérer les données des utilisateurs décédés : Legacy Locker, Edeneo ou La Vie d’après5. Ces sites investissent ce vide légal en servant d’intermédiaires entre la personne disparue, sa famille et l’État, en gérant les données par des systèmes de mots de passe sécurisés, en accord avec des notaires.

C’est pourquoi dans le cadre de l’usage de ces outils, il faut être attentif à la délégation des données à des acteurs privés : qui a accès aux données ? Pouvons-nous demander à ce que ces dernières soient effacées ?

Vers un « droit à l’effacement » ?

Pour finir, il me semble que la question du « droit à l’oubli », au regard de ces réflexions, est mal posée. « L’oubli » est en effet une modalité psychique et sociale de la mémoire, qui concerne en premier lieu le niveau de l’affichage. Si les profils Facebook en mode mémoriel sont des hommages qui permettent de ne pas oublier la personne disparue, les traces et l’identité numérique ne se jouent pas complètement à ce niveau. C’est le niveau de l’inscription qui détermine l’affichage de l’identité numérique. C’est pourquoi le projet d’un « droit à l’effacement », semble essentiel, car il consiste à disposer du niveau décisif de la trace numérique, celui de l’inscription.

http://www.cndp.fr/ecolenumerique/tous-les-numeros/focus/citoyennete-et-identite-numerique/article/article/disparition-sur-les-reseaux-quels-enjeux-pour-lidentite-numerique.html

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