Facebook, le réseau qu’on aime détester – M Magazine

Facebook, le réseau qu’on aime détester

Nombriliste, superficiel, intrusif : le jugement des élites françaises sur Facebook est sans appel. Pourtant, ses millions d’utilisateurs racontent une tout autre histoire, faite de rencontres, de découvertes et d’opportunités. Par Stéphanie Chayet

 

La scène se passe en juillet, à bord d’un TGV Valence – Paris. Interrogée par Le Point sur ses pratiques numériques, Martine Aubry lâche : « Facebook et Twitter, j’ai horreur de ça. C’est typique de cette société où tout le monde pense à son nombril. Et puis tous ces faux amis… » Dans un pays où Facebook est fréquenté par un tiers des électeurs, selon l’Ifop, le propos est maladroit. Quelques jours plus tard, la candidate socialiste rectifie le tir lors d’un entretien accordé à la radio Le Mouv. Les réseaux sociaux, dit-elle, c’est « formidable ». Mais cet enthousiasme est aussitôt tempéré. « On peut avoir 800 amis sur Facebook et être seul le soir pour dîner. »Un mois plus tôt, une information publiée par le blog indépendant Inside Facebook était reprise par toute la presse française. Le réseau social créé par Mark Zuckerberg venait, pour la première fois de son ­histoire, de perdre des utilisateurs en Amérique du Nord. Au seul mois de mai, 7,5 millions d’abonnés en moins. Peut-être le début de la fin ? Le démenti apporté deux jours plus tard par le même blog passa, lui, largement inaperçu. Ces pertes étaient un ­mirage dû à l’omission des utilisateurs de téléphones mobiles. En réalité, selon plusieurs spécialistes de la mesure de l’audience, dont l’agence Nielsen, le nombre d’inscrits n’a jamais cessé d’augmenter aux Etats-Unis. La croissance s’essouffle certes, puisque le seuil de saturation du marché américain n’est pas loin d’être atteint. Mais de désaffection, toujours point.

Deux anecdotes récentes, deux illustrations de l’accueil agacé que la France fait à l’incontournable réseau social. Notre pays souffre-t-il de « Face­bookophobie » ? Pour le chercheur André Gunthert, maître de conférences à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, ce n’est pas la France, mais son intelligentsia, qui est victime de cette maladie. « Il existe un décalage entre une pratique massive et muette, qui se vit souvent comme illégitime, et une réception ­institutionnelle très critique, explique-t-il. A la différence des autres héros du Web, Mark Zuckerberg n’est jamais décrit comme un inventeur ni un génie, mais comme un commercial certes roué, mais un peu benêt. Pas un seul intellectuel n’ose dire que Facebook, c’est formidable. C’est un vrai tabou. » Le sociologue Antonio Casilli, auteur du livre Les Liaisons numériques (Seuil, 2010), confirme : « En France, Facebook est considéré comme le McDonald’s du Web. C’est presque un devoir culturel que de le critiquer ! »

Depuis sa création, en 2004, les commentateurs français prophétisent donc son déclin. Tout nouveau rival (hier Diaspora, aujourd’hui Google+), toute désertion médiatique déclenchent ce réflexe de pensée magique. Bill Gates supprime son profil ? « Facebook va se ringardiser comme une boîte de Palavas », prédit le site d’information Rue 89 en février 2008. Qu’une obscure association canadienne lance un appel au boycott et Libération avance, dans un dossier intitulé « Le grand ras-le-clic », que « quitter le réseau social devient un must ». Pendant ce temps, les inscriptions continuent. Facebook revendique aujourd’hui 700 millions d’utilisateurs dans le monde, dont Bill Gates, qui a réactivé sa page l’année dernière, et 23 millions de Français. Ce n’est pas faute d’avoir tenté de les dissuader.

Hypersurveillance, harcèlement, licenciements, espionnage conjugal, prédation d’enfants, suicides en direct, apéros tragiques : de quels maux le réseau social n’a-t-il pas été accusé ? « Tous les ans, un reportage d’"Envoyé Spécial" nous explique que ­Facebook brise les couples et que les jeunes y font du trafic de drogue », s’amuse Dominique Cardon, ­sociologue au laboratoire des usages d’Orange Labs. Moins sensationnaliste, la presse écrite est volontiers ­méprisante. « Grande parade narcissique », « avalanche de niaiseries », « degré zéro du lien social », « futilité », « babillage », « verbiage global », « vacuité abyssale », « intimité dilapidée », les articles parus sur le sujet ces dernières années débordent de méfiance, voire d’hostilité grinçante, à l’encontre de cet « enfer nommé Facebook ».

Narcissisme, exhibitionnisme, solitude de la vie numérique : de tous les clichés qui circulent sur le compte des réseaux sociaux, ces trois-là sont probablement les plus tenaces. Pourtant, ils ne résistent pas à l’analyse. Interrogés sur leurs pratiques, les usagers de Facebook racontent une tout autre histoire, faite de rencontres et de partage. Les chercheurs en sciences sociales qui travaillent sur ces nouveaux terrains décrivent aussi une réalité différente de nos mythes. « Rien n’est plus faux que l’idée selon laquelle communiquer sur Internet revient à moins communiquer dans la vie réelle, proteste Dominique Cardon. L’ordinateur n’est pas, comme la télévision, un écran qui enferme. Toutes les études démontrent même que c’est exactement le contraire. Plus on utilise les médias sociaux et plus on sort, plus on voit de gens, plus on a de pratiques culturelles. C’est logique, il faut avoir une vie sociale intense pour produire un récit numérique très vivant. »

Parfois triviaux, souvent drôles et absurdes, les statuts Facebook, minuscules fenêtres ouvertes sur la vie et les pensées des autres, forment, collectivement, un portrait sensible et mouvant de notre entourage. Impudique, cet affichage ? « Sur Facebook, on s’expose, mais de façon stratégique, estime Dominique Cardon. On se dévoile pour créer de l’intérêt et débuter une conversation. » Il ne s’agit pas de se regarder le nombril, mais d’entrer en relation.

Professeure à l’université du Michigan, Nicole Ellison a démontré, au fil de ses travaux, l’existence d’une forte corrélation entre l’usage de Facebook et ce que les sociologues appellent le « capital social ». Cette notion, théorisée par Pierre Bourdieu, recouvre les liens plus ou moins étroits qu’un individu tisse avec diverses nébuleuses d’amis, de collègues, voisins et connaissances, et les bénéfices qu’il peut en escompter. « Il est facile d’ironiser sur la banalité des échanges, dit la jeune chercheuse américaine, mais ils fournissent des informations précieuses sur nos amis, surtout lorsqu’ils vivent loin de nous. Nos recherches montrent qu’être actif sur Facebook enrichit nos relations avec nos proches et permet en outre de cultiver un vaste réseau de liens "faibles" avec une grande économie de moyens. »

Selon Nicole Ellison, qui vient de recevoir une dotation de la Fondation Bill et Melinda Gates pour étudier l’impact de Facebook sur l’insertion des jeunes défavorisés dans les universités américaines, ces personnages périphériques, loin d’être de « faux amis », jouent un rôle crucial dans nos vies. « Le sociologue Mark Granovetter a brillamment démontré leur importance il y a quarante ans, poursuit-elle. Socialement hétérogène, ce deuxième cercle nous apporte des informations que nos proches ne peuvent pas fournir. Quand on cherche du travail, il est prouvé que ce sont nos connaissances, pas nos intimes, qui sont le plus à même de nous aider. Ces gens nous confrontent à des opinions différentes, nous connectent à des territoires éloignés, apportent des réponses à nos questions. » Or, sur Facebook, la possibilité de parler à la cantonade rend cette ressource particulièrement facile à mobiliser.

Recommander un hôtel à Barcelone, se faire prêter un vélo un jour de grève du métro, proposer un stage, trouver un emploi : cette sociabilité nourrie d’entraide n’est finalement pas si éloignée de la politique du care chère à Martine Aubry. Pour Antonio Casilli, on est même dans un système semblable au don et contre-don des sociétés primitives étudiées par l’anthropologue Marcel Mauss. « La réciprocité est au centre du dispositif, dit-il. La matière première du Web 2.0, c’est l’échange. D’ailleurs, plus l’on contribue, et plus l’on reçoit. » Un échange qui ne se limite pas aux infos pratiques. Tous les jours, des millions d’articles et d’extraits vidéo sont partagés par les utilisateurs. « Facebook fonctionne comme un formidable agrégateur de nouvelles, estime André Gunthert. Quand vous avez un bon réseau, vous n’avez presque plus besoin de journaux ! L’activité de veille collective favorise la production d’un contenu passionnant. »

La position hégémonique du réseau et le vaste trésor de données personnelles qui est au coeur de son modèle économique invitent certes à la vigilance. Mais si les internautes ont accepté, par millions, de livrer ces données au réseau tentaculaire de Mark Zuckerberg, c’est bien que les bénéfices procurés par le site sont difficiles à remplacer. Le besoin de socialiser, d’échanger, de s’amuser n’est pas près de diminuer. « Sans cela, la vie serait désespérante, estime André Gunthert. C’est pour cela que crier au loup n’a pas empêché les gens de s’approprier ces outils à toute allure. Leur dire de boycotter Facebook, aujourd’hui, ce serait un peu comme leur demander de renoncer à l’eau courante ou à l’électricité. »

http://www.lemonde.fr/m/article/2011/09/23/facebook-le-reseau-qu-on-aime-detester_1576398_1575563.html

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