Le web fait-il les révolutions ? – Fabien Granjon, article Sociologie

Le web fait-il les révolutions ?

par  Fabien Granjon

Les révolutions arabes ont confirmé le rôle d’Internet et des réseaux 
sociaux dans les contestations politiques contemporaines. 
Mais qu’apportent vraiment ces technologies aux mobilisations ?

Les révolutions arabes l’ont définitivement établi : les capacités d’expression, d’organisation et de mobilisation ouvertes par Internet jouent un rôle non négligeable dans la construction et la réussite de certains conflits sociaux. Si c’est aller bien vite en besogne que d’affirmer, comme cela a pu être le cas pendant l’hiver 2011, que Twitter et Facebook avaient fait la révolution à Tunis ou au Caire, le rôle du Web participatif dans les mobilisations collectives mérite que l’on s’y intéresse de près. 


Reconnaître les potentialités qu’offrent les plus récents réseaux d’information et de communication ne doit certes pas conduire à en faire les causes ou ressources exclusives de l’action contestataire, laquelle ne saurait exister sans prendre appui sur des engagements politiques préalables. En la matière, les visions déterministes et romantiques de l’action doivent être récusées et ce sont précisément ces utopies technicistes que s’applique par exemple à dénoncer Evgeny Morozov dans The Net Delusion (1), rappelant que « ce ne sont pas les tweets qui font tomber les gouvernements, mais bien la population ». Pour le chercheur biélorusse, les usages contestataires d’Internet sont systématiquement mal interprétés et surévalués : le réseau des réseaux n’est pas en mesure de structurer des mobilisations citoyennes susceptibles d’étendre « réellement » la démocratie. 


 

Si même les boys bands coréens…


A contrario, pour Manuel Castells, « les réseaux de communication » mettent en scène «  une diversité culturelle et une multiplicité de messages à une échelle beaucoup plus large qu’aucune autre forme de l’espace public dans l’histoire (…). Dans un monde marqué par la communication de masse individuelle, ajoute-t-il, les mouvements sociaux et la rébellion (insurgent politics) ont la chance d’entrer dans l’espace public à partir de sources diverses (2) ». Là où E. Morozov tend à nier l’existence d’une forte homologie entre le programme d’action des médias sociaux et certaines formes contemporaines d’engagement, M. Castells fait du Web participatif la nouvelle panacée numérique. 


Sans tomber dans l’un ou l’autre de ces travers, sans doute est-il utile de prendre la mesure du rôle non négligeable qu’ont pu jouer les technologies de l’information et de la communication (Tic) en général et le Web participatif en particulier dans certaines mobilisations sociales récentes. De fait, toujours plus nombreuses sont celles qui, d’une manière ou d’une autre, ont pris appui sur les potentialités offertes par Internet : en 2001, aux Philippines, lors des soulèvements contre le président Joseph Estrada ; en 2003, lorsque des manifestations contre la guerre en Irak ont été organisées simultanément dans 600 villes de par le monde ; en 2009, lors des mobilisations populaires en Iran contre la République islamique de Mahmoud Ahmadinejad, etc. Dans son dernier ouvrage (3), Clay Shirky relate même l’improbable mobilisation de jeunes Sud-Coréen(ne)s, en avril 2008, contre la réouverture des importations de viande bovine états-unienne. Celle-ci n’aurait pas été conduite à l’initiative d’organisations associatives ou politiques, mais aurait été lancée par de jeunes fans d’un boys band coréen, lesquels, fréquentant le forum du groupe, auraient, à un moment donné, polarisé leurs discussions légères (gossip) sur ce thème plus politique et lancé l’idée d’une protestation publique. 


Plus récemment, il a été fait grand cas du rôle qu’ont pu jouer les réseaux sociaux dans la crise sociale conduisant le président Ben Ali à quitter le pouvoir. Dans un pays frappé par la censure, Facebook est devenu, avec deux millions de comptes, à la fois le média et la plateforme d’échange les plus populaires en Tunisie. En l’espèce, les activités en ligne dénonçant les abus du régime dictatorial semblent bien avoir été l’expression d’« un contre-projet face au monde hiérarchique du pouvoir, de ses cérémonies officielles et de sa discipline quotidienne », selon les termes de Jürgen Habermas (4). Facebook a notamment permis que se déterritorialisent des événements locaux, notamment ceux à forte charge symbolique, comme les immolations, les arrestations ou le récit des répressions policières. Cela a indéniablement contribué à la construction de l’indignation et à la convergence du sens sur les réseaux sociaux (formation du consensus), mais aussi à la constitution d’un potentiel de mobilisation et à l’activation de la révolte (mobilisation pour l’action). 


Encore faut-il préciser que cet investissement numérique n’est pas tout à fait nouveau et s’inscrit dans une histoire de la « cyberdissidence » tunisienne (5). Dès la fin des années 1990, des protestations furent ouvertes à l’encontre du pouvoir via des forums, des sites et des listes de diffusion (Takriz, Tunezine, Réveil tunisien, Nawaat, Tunisnews, Alternatives citoyennes, etc.) parfois très suivis, notamment lors du second volet du Sommet mondial sur la société de l’information (SMSI) de Tunis, ou bien lors d’initiatives telle que la manifestation en ligne Yezzi fock !, assez largement reprise par des médias étrangers (CNN, Al Jazeera, etc.). C’est donc progressivement que la blogosphère puis les sites de réseaux sociaux sont apparus comme des espaces majeurs de la contestation. 


 

L’émergence d’un mouvement de solidarité internationale


Il semble également que le réseau « hacktiviste » Anonymous a permis une extension de la surface des conflits à la toile, notamment via des attaques contre des sites gouvernementaux, dont celui du Premier ministre ou encore en piratant le site de la télévision nationale TV7. Il aurait aussi contribué à attirer l’attention des médias occidentaux (France 24 et Al Jazeera reprendront par exemple des vidéos tournées par des manifestants), une étape essentielle dans l’émergence d’un mouvement de solidarité international.


À l’évidence, la force du participatif n’est-elle jamais si apparente que dans les nombreux pays où la liberté d’expression et de la presse n’est pas simplement menacée par les effets de la professionnalisation, de la concentration économique ou du sensationnalisme, mais par la censure et le contrôle de pouvoirs autoritaires (interdiction des rassemblements, de partis d’opposition, etc.). Les mobilisations en ligne (6) constituent alors souvent les principales voies d’expression de la dissidence et de la contestation. En Chine, en Birmanie, en Iran, en Tunisie ou en Égypte, ce sont aussi les blogueurs et les collectifs dissidents de contre-information qui aujourd’hui parviennent à faire émerger des voix contestataires et à rendre visible et publique (à l’intérieur et à l’extérieur des frontières) une certaine conflictualité sociale. Les formes de la contestation se trouvent alors étroitement articulées à des outils comme Twitter, qui permettent, parfois à des individus isolés, d’exprimer et de faire circuler des informations en échappant aux contrôles et aux censures. 


Dans les pays où sévit un contrôle étatique de l’information, que ce soit en Chine ou en Syrie, les médias alternatifs numériques offrent à l’évidence une des principales ressources pour constituer des collectifs et faire naître des mobilisations. Lorsque le manque de liberté d’expression entrave l’émergence d’une opposition conséquente (associations, partis, syndicats, etc. (7)) susceptible de porter des contestations et des revendications sur la place publique, celles-ci se font jour dans le domaine numérique. Quand il est patent que ni l’État ni les médias de masse n’autorisent l’autoorganisation politique de la société, ni même la possibilité d’opinions critiques autonomes, les potentiels de résistance tendent à s’exprimer sur Internet. Non parce que l’engagement y serait plus aisé ou plus confortable, mais plutôt parce que le réseau des réseaux permet de s’adresser à un public élargi, composé de sujets interconnectés, avec qui l’on peut échanger sur le mode de la conversation et qui sont susceptibles de s’associer à des projets politiques critiques. 


En dehors des cas de censure les plus explicites, les mobilisations en ligne se construisent (tout) contre l’espace public médiatique dominant, dans une volonté de réarmer l’opinion publique et d’augmenter la capacité de pression des citoyens. Elles s’appuient alors sur la dimension participative du Web afin de faire émerger des arènes publiques où se donnent notamment à voir des expressions alternatives aux formes narratives des médias dominants. On y constate ainsi une part plus grande de subjectivité : énonciation à la première personne, investissement d’affects, détournements ironiques, etc. marquent le ton des informations et des conversations d’Internet. Ces nouveaux formats se nourrissent également d’un affaiblissement de la frontière entre information et divertissement, entre culture de masse et culture politique (8), à l’instar du film The French Democracy qui met en scène dans un environnement de jeu vidéo les préjugés racistes de la police française au moment des émeutes de banlieue de 2005. 


 

Des écrans vers la rue


Ces arènes peuvent être appréhendées comme une forme de réponse citoyenne à l’évolution de l’espace public médiatique dominant. Celui-ci tend à soumettre ceux qui ont la prétention d’y participer à des contraintes de sélection importante, réservant la prise de parole à un petit nombre de figures « médiatiques », et à envisager ses publics comme de simples destinataires. Les arènes numériques rompent avec cette logique. Contrairement au rôle que jouent les publics silencieux des médias de masse dominants, ceux des mobilisations typiques du Web participatif sont dotés de capacités d’intervention et de réaction susceptibles de les rendre plus actifs, plus curieux et plus critiques. La diffusion d’une information, d’un lien ou d’un document audiovisuel sur Facebook ou Twitter s’enrichit en effet des appréciations, des traits d’humour, des approbations ou désapprobations des internautes. Le bruissement des critiques et des commentaires ne s’exprime ainsi plus seulement dans les coulisses de la sphère privée. Elle est désormais indissociable de la communication et de la circulation d’informations sur les « sites de discussion et de partage » comme les définit Mark Deuze (9). 


Il importe néanmoins de saisir la portée effective de ces alternatives. Certains mouvements populaires récents tendraient à démontrer que ces investissements en ligne, décentralisés, immédiats et réactifs, participent à l’intéressement de nouveaux publics. Ils semblent, par exemple, pouvoir donner naissance à des formes d’association citoyenne quittant les écrans pour investir la rue, comme cela a pu être le cas à Tunis, au Caire ou, récemment, à Madrid. Mais encore faut-il rappeler, d’une part, que ce qui se présente comme une conversion vers l’action politique hors ligne dépend de dynamiques préalables (un mécontentement, une crise, etc.) et, d’autre part, que son succès tient également à d’autres logiques (comme l’établissement de rapports de force) qui n’ont que peu avoir avec Internet. Le réseau des réseaux peut être un fabuleux catalyseur, mais n’est certainement pas la cause, ni même l’élément principal de l’action collective.

 

NOTES

(1) Evgeny Morozov, The Net Delusion: The dark side of Internet freedom, Public Affairs, 2011.
(2) Manuel Castells, Communication Power, Oxford University Press, 2009.

(3) Clay Shirky, Cognitive Surplus: Creativity and generosity in a connected age, Penguin Press, 2010.

(4) Jürgen Habermas, L’Espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, Payot, 1997.
(5) Romain Lecomte, « Internet et la reconfiguration de l’espace public tunisien : le rôle de la diaspora », tic&société,  vol. III, n° 1-2, 2009.
(6) Dominique Cardon et Fabien Granjon, Médiactivistes, Presses de Sciences po, 2010.

(7) Oskar Negt, L’Espace public oppositionnel, Payot, 2007.

(8) Henry Jenkins, Convergence Culture: Where old and new media collide, New York University Press, 2006.
(9) Mark Deuze, « The Web and its journalism: Considering the consequences of different types of newsmedia online », New Media & Society, vol. V, n° 2, juin 2003.

Fabien Granjon

Sociologue au Centre d’études 
sur les médias, les technologies et l’internationalisation (Cemti, université Paris‑VIII) et au Laboratoire des usages 
de l’Orange-lab, il a publié, avec 
Dominique Cardon, Médiactivistes, 
Presses de Sciences po, 2010.

 

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